Argument :
Pour la psychanalyse, la haine est ce mouvement psychique fondamental, premier et nécessaire à la construction psychique car elle pousse à la séparation d’avec la mère. Le Moi primitif de l’infans perçoit l’extérieur comme étranger, et la haine sert à repousser ce qui menace son intégrité ou qui empêche le plaisir. Pour Freud l’objet naît dans la haine. Mais ce n’est pas parce qu’elle est première que le haine doit se faire le maître du jeu.
Plus tard, la haine peut être dirigée contre un frère/sœur, un rival, un parent décevant, ou un groupe, rendant la séparation difficile, car la haine s’articule souvent à l’amour pour un autre. Cette haine du rival, de l’amour déçu, de la jalousie, de la trahison, est liée à une clinique de l’amour ou de la lutte entre petits narcissismes. Lacan parle alors, d’« hainamoration » : haïr l’objet plutôt que renoncer à lui. En cela, l’identification est ambivalente dès le début, le sujet devant à la fois s’appuyer sur l’objet et ne détruire ce qui ne le lui permet pas de construire une image de lui-même.
Dans les évènements historiques, une haine primordiale revient se déchaîne lorsque la pulsion de mort se désunit de la pulsion de vie, devenant alors pure destruction : « Il est indéniable, écrit Freud, que dans le comportement des hommes, se manifeste une aptitude à la haine, une agressivité dont l’origine est inconnue, et à laquelle on serait tenté d’attribuer un caractère élémentaire[1] ».
Nous vivons un moment de l’Histoire d’exacerbation de la violence, de la banalisation de la haine et du meurtre d’une rare férocité, entre les personnes, et dans le collectif. Une organisation sociale de plus en plus basée sur des communautés d’identité telles que les groupes religieux ou les organisations nationalistes extrémistes, unis par un lien fusionnel avec le semblable qui exige de détruire l’ennemi, c’est à dire, tout ce qui est hétérogène à l’idéal du groupe. Une forme virulente de haine est le moteur de la terreur génocidaire : exterminer autrui, le réduire à néant. Et même lorsque l’ennemi est mort, la haine ne s’assouvit parfois pas, car il faut faire disparaître le mort lui-même qui continue à hanter.
Jamais auparavant, l’affect de la haine n’a été autant « utilisé » par le politique, canalisée par lui comme exutoire dans des conflits identitaires, tribaux, religieux, nationalistes. L’histoire passée et actuelle ne manquent pas d’exemples de ces masses haineuses capables de toutes les cruautés au nom du « Un identitaire et purifié » de la fusion.
Rétablir le Califat contre un occident dominant, rendre à Israël et au peuple dit élu, sa terre d’origine au prix d’un génocide contre les palestiniens, rejeter les migrants subsahariens dans les confins du désert tunisien de peur qu’ils ne modifient par leur présence la composition de l’ADN du peuple tunisien, impliquent une haine froide qui vise l’extermination de l’autre, sans ambivalence ni culpabilité.
Le politique est concerné lorsqu’il pousse la communauté à retirer à l’autre tous les insignes de l’appartenance à la communauté humaine, abandonnés à un Autre inlassablement cruel et indifférent. N’est-ce pas ce que Mohamed Bouazizi nous a appris le 17 décembre 2011 lorsqu’il s’est immolé ? Que la haine radicale de l’Autre qui menace le sujet d’exclusion de la Cité et de l’humanité, renvoie à « la honte d’être un homme ». La haine et la violence portée contre soi ou contre l’Autre peut alors devenir le dernier ressort qui permet de retrouver un être au monde. C’est aussi ce que nous avons appris avec Franz Fanon à propos de la clinique du colonisé.
Ici, notre responsabilité individuelle et collective, nos positionnements politiques et nos engagements dans le monde sont convoqués. Que peut la parole ?
Dans les cures, le vocabulaire pour dire la haine est pluriel, souvent lié à une charge de culpabilité importante, un affect que le patient a souvent du mal à assumer :، الكره، الغيض، المقت، البغض والحقد الغلautant de signifiants qui méritent d’être dépliés dans leur rapport à l’inconscient.
[1] S. Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, in Essais de psychanalyse.
Lieu : Cinémadart, Carthage
Frais de participation : 20 DT
Programme à venir
