Saïda Manoubiya est une sainte (walîa) tunisienne du 13è siècle. Fait rare pour une femme de son époque, sa biographie a été rédigée très tôt, témoignant de son immense rayonnement. Issue de la tradition soufie, où les femmes peuvent s’élever aux plus hauts degrés de la spiritualité et s’affranchir des codes patriarcaux, elle demeure aujourd’hui encore une figure profondément populaire à Tunis.
Son culte attire différents publics : les femmes rurales s’y retrouvent en groupe une fois par semaine pour des danses de possession (hadhra) et des transes, la bourgeoisie s’y rend de façon individuelle tout au long de la semaine dans l’un de ses deux sanctuaires, les hommes s’y rassemblent surtout le soir pour des chants religieux (dhikr) et des lectures du Coran.
Saïda Manoubiya possède deux sépultures : une au centre de Tunis et une en périphérie. Selon la légende, elle est morte mystérieusement après un mariage forcé avec son cousin. À sa mort, deux clans de la ville se sont disputé pour savoir qui allait l’enterrer chez lui, menaçant de déclencher une guerre civile.
Pour éviter le conflit, son père a prié Dieu de doubler son corps. Le linceul s’est alors séparé en deux, permettant d’enterrer la sainte à deux endroits différents.
Comme beaucoup d’autres saintes, Saïda Manoubiya est d’abord vue comme celle qui lie le monde des humains avec le divin. Elle se détache pourtant des autres par deux caractéristiques uniques : c’était une femme instruite, profondément inspirée par la mystique soufie (elle était l’élève de Sidi Bel Hassen, le fondateur de la confrérie Shadhiliya), et alors que les autres saintes de Tunis vivaient recluses pour prier, Saïda Manoubiya refusait de s’isoler. Elle préférait voyager librement entre la ville et la campagne. Elle est une figure insaisissable qui circule et fait le lien entre des mondes qui s’opposent habituellement : la campagne et la ville, les riches et les pauvres, les humains et le divin, mais aussi le féminin et le masculin : d’un côté, elle incarne la pureté et la dévotion spirituelle associées aux femmes, une sainte majdhûba, « ravie par Dieu ». De l’autre, elle adopte des comportements traditionnellement masculins en fréquentant les hommes et en circulant librement dans Tunis comme une femme très en avance sur son temps.
L’image de femme « libre » que renvoie la sainte s’avère un des éléments qui permet de saisir la légitimité de sa popularité et de sa parole auprès des femmes tunisiennes. En effet, la Tunisie se distingue encore aujourd’hui dans le monde arabe par un cadre législatif unique favorable aux femmes, ce qui rend propice un rapport de proximité affective et l’identification des tunisiennes à la sainte.
L’accès à la bénédiction (baraka) de la sainte ne s’encombre d’aucun rituel obligatoire ni d’aucune régularité dans les visites[1]. Même la foi religieuse n’est pas une condition stricte. Pour Saïda Manoubiya, l’essentiel réside dans la sincérité et la pureté d’intention (niya) de celles qui la prient. Elle est particulièrement réputée pour sa bienveillance envers les femmes en difficulté : les célibataires, les veuves, les divorcées ou celles qui vivent un mariage malheureux. La sainte fait preuve d’une grande tolérance face aux écarts de conduite et pardonne facilement les entorses aux règles sociales et religieuses.
Elle est la sainte vers qui on se tourne pour résoudre des problèmes de la vie quotidienne : conflit familial, recherche d’un mari, grossesse qui tarde à venir, sortir d’une impasse affective, maladie d’un enfant, etc. On a recours à elle, dès lors qu’une personne se trouve dans une situation de conflit – pression sociale qui va à l’encontre des choix intimes du sujet, conflit familial trop culpabilisant qui risque d’entraîner la discorde (fitna), un désir qui peine à s’assumer -, une impasse qui requiert l’aide d’une instance tierce reconnue que Saïda Mannoubia représente.
L’âme de la Sainte se trouve dans le barzakh, ce monde intermédiaire où séjournent les âmes entre la mort et la résurrection. Pour les saints, les »proches de Dieu » (Awliya), cet espace n’est pas un lieu d’attente passive, mais un lieu d’élévation spirituelle de félicité, de liberté totale et de proximité divine accrues. Débarrassés de l’enveloppe corporelle qui limite leur perception, les saints peuvent rencontrer et dialoguer avec d’autres âmes pieuses, les martyrs, mais aussi avec les Prophètes (notamment le Prophète Muhammad), approfondissant ainsi leur science spirituelle.
Contrairement aux âmes ordinaires dont la barrière avec les vivants est plus étanche, le degré spirituel des saints leur confère une certaine « perméabilité ».
C’est par le biais de la possession ou du rêve qu’apparaît la Sainte Saïda Mannoubia.
Il existe en Islam une prière spécifique et répandue, Salat el Istikhara[2] (une prière de consultation) pour demander l’aide d’Allah (et de ses représentants) afin qu’il l’oriente lorsque le sujet fait face à des décisions difficiles à prendre.
Après avoir accompli cette prière, on récite l’invocation, objet de la demande, en mentionnant clairement son besoin de guidance. L’intention doit être claire et porter sur une situation précise. Il ne s’agit pas de s’en remettre à la décision du Divin, mais d’éclairer le croyant qui doit faire un effort d’interprétation des signes du Divin qui entend l’appel. La prière d’Istikhara allie réflexion personnelle et guidance spirituelle. Plusieurs signes peuvent suggérer que la guidance divine se manifeste. Parmi elles, la visite d’un saint ou d’une sainte.
Dans la pratique clinique, il arrive fréquemment qu’un patient évoque un rêve où Saïda Manoubiya lui rend visite, répondant ainsi à une prière de consultation (el istikhara) préalablement formulée.
Une patiente dont la famille s’opposait farouchement à son mariage avec l’homme qu’elle aimait, me rapporte un jour, avec une profonde émotion le rêve suivant : Saïda Manoubiya lui était apparue, telle une lumière incandescente, le bras tendu et la main ouverte évoquant « une main de Fatma » (qui s’avère être aussi le prénom de la patiente). Elle y vit le signe qu’il lui fallait patienter et renoncer, pour un temps, à cette union. Pourtant, le travail analytique tendait précisément vers son émancipation face à l’interdit familial. C’est avec appréhension qu’elle me confiait ce songe, redoutant de contrarier mon désir d’analyste — une intuition qui n’était d’ailleurs pas infondée. Mais elle demeurait aussi très émue par cette apparition, habitée par le sentiment d’avoir vécu un événement extraordinaire bien au-delà d’un simple rêve.
C’est alors qu’elle me demanda mon avis :
– Vous pensez que ce sont des niaiseries, des histoires à dormir debout n’est-ce pas ?
Je répondis :
– Qui suis-je pour contrevenir aux messages que vous délivre Saïda Manoubiya ? Je souscris…
Je laissai la fin de ma phrase en suspens. A quoi ou à qui je souscrivais ? A la décision de la patiente de renoncer à son mariage ? A l’interprétation qu’elle avait donné au sens du rêve ? Ou bien à l’ascendant que Saïda Manoubiya pouvait exercer sur moi-même ? Je l’ignorais, mais je m’étais pliée, de manière intuitive, à la parole de la sainte.
Une chose me semblait m’appartenir : cette phrase que je prononçais qui commençait par « qui suis-je ? » m’indiquait que ma posture subjective avait quelque peu vacillée. Cette réponse m’a habitée longtemps.
Quelques mois plus tard, alors que la thérapie se poursuivait sans que nous ayons de nouveau abordé ce rêve, la patiente m’annonça qu’elle venait de fixer la date de son mariage avec son bien-aimé pour la semaine suivante.
Elle ajouta alors : « Si vous ne m’aviez pas fait cette réponse, j’aurais mis fin à mon analyse avec vous. J’avais besoin, à cet instant précis, d’Elle, d’une autre voix qui m’indique la voie à suivre. Cette main de Fatma représentait la sienne et la mienne réunies… Mais il me fallait aussi votre assentiment, que vous ne me jugiez pas. J’avais besoin que vous soyez capable de recevoir ce en quoi vous ne croyez pas, de prêter foi à ce que vous n’avez jamais éprouvé, et de lui accorder une valeur de vérité absolue pour moi, sans y opposer de « oui, mais ». L’apparition de Saïda Manoubiya fut une lumière qui a éclairé mon espace intérieur comme personne n’aurait pu le faire, pas même vous. »
Qu’est-ce à dire ?
Tout d’abord que cette apparition sous forme de lumière est le mode le plus fréquent d’apparition de la sainte, symbolisant la pure présence spirituelle de l’Autre. Les patients parlent d’une super brillance, une vision luminescente qui témoigne de la proximité du divin, ce qui bouleverse l’individu au plus profond de lui-même. Une expérience dont il est difficile de témoigner tant elle se situe au-delà des mots et mobilise le sujet dans un investissement somato-psychique total.
Le vécu onirique ne s’exprime pas pour le rêveur en termes de « je me souviens que j’ai rêvé… », mais il relève d’une expérience de nature extatique où la distinction entre le somatique et le psychique s’efface au profit d’une communion spirituelle entière.
Le bouleversement psychique et physique qui suit le rêve rend incommunicable l’expérience, et non prouvable à quiconque ne l’a pas vécu… N’est-ce pas quelque chose à laquelle patients et analystes sont familiers lorsque nous faisons l’expérience de l’inconscient, qui nous bouleverse au plus profonde de nous-mêmes ?
Al Nûr (la lumière), cette clarté divine, serait-elle l’autre nom donné à l’inconscient du sujet, dès lors qu’il se manifeste comme pur désir ?
Néanmoins, cette patiente suivait une analyse, et ce rêve m’était bel et bien adressé. Pour quelle raison avait-elle recouru à la figure de Saïda Mannoubya et pourquoi avait-elle ainsi interrompu son propre questionnement ? Cherchait-elle à s’assurer que je n’exerçais pas une forme de toute-puissance ? S’était-elle heurtée à mes propres préjugés ou à mes résistances d’analyste ? Avait-elle, en fin de compte, préservé son analyse et son analyste en introduisant ainsi un tiers ?
La visite des saints dans les rêves permet assurément à l’analyste de se repérer (tantôt désir refoulé « pris en charge » par l’autorité de la sainte ou fonction de censure venant en appui des mécanismes de résistance du sujet) ; ils forment une parole qui indique « où en est » le patient vis-à-vis de son désir, ainsi que la place qu’il attribue à l’analyste dans le transfert par rapport à la Sainte. La sainte s’imposerait comme une apparition symboligène, véritable interprète du désir.
Toutes ces interrogations et ces hypothèses sont nécessaires, mais s’en tenir à elles reviendrait à réduire l’expérience onirique à sa seule « signification transférentielle », purement « matérielle et psychanalytique », au nom d’un universalisme lié à la structure subjective et à l’inconscient.
Or, l’épaisseur du rêve ne saurait se réduire à n’être que le produit de déplacements et de condensations, un agencement d’images et de paroles destinées à masquer le désir du rêveur.
En effet, ce serait ignorer la dimension spirituelle et l’ancrage culturel du sujet en analyse : l’existence en lui d’une zone indéchiffrable, située au-delà des instances psychiques habituelles et qui se dérobe à toute tentative de mise en sens ou à la rationalité de l’interprétation.
Lorsque la patiente m’a confié que, si je n’avais pas « souscrit », elle aurait mis un terme à sa thérapie, elle souligne qu’au-delà de sa difficulté à s’affranchir de l’autorité familiale, elle espérait de ma part un accueil inconditionnel de son expérience en lui reconnaissant une valeur de vérité absolue pour elle et pour moi. Elle attendait que j’adhère pleinement à l’idée que certains vécus se dérobent à toute signification commune et me dépassent. Elle souhaitait d’une certaine manière, que je les partage intimement avec elle sur un mode contre-transférentiel. Enfin, elle exigeait la reconnaissance d’un espace qui ne saurait, en aucun cas, être réduit à la seule dimension rationelle de « mon » savoir psychanalytique… sur elle.
Le rêve éprouvé est vécu comme une théophanie éblouissante qui a valeur de vérité pour le sujet qui est littéralement « ravi » par elle et révélé à lui-même par elle. La visite de la sainte est vécu comme un déplacement réel dans l’espace onirique.
Si pour nous, analystes, le rêve constitue le lieu privilégié de la vie psychique inconsciente, dans la culture musulmane, il existe deux occurrences qui ne sont pas de même nature pour parler du rêve : el 7olm, le rêve lui-même, les images, émotions ou sensations qui se produisent pendant le sommeil, et le mnem, une sorte d’espace transitionnel entre souvenir du rêve et hallucinations, où se révèle au sujet une dimension du divin, message spirituel, avertissement ou prémonition, qui vient lui ouvrir la porte du lisible en lui, dans ce qui était jusque-là obscur à lui-même.
On vit un 7olm pendant la nuit, et on se réveille avec un mnem. Lorsqu’un Tunisien dit « Choft fil mnem » (J’ai vu dans un rêve), cela sous-entend souvent que le rêve a une signification profonde, un poids mystique qui vient éclairer son âme confuse.
Un autre patient me rapporte ce récit :
À mes quinze ans, l’opportunité s’est présentée à moi d’intégrer un lycée d’élite à Tunis. Fort d’une excellente moyenne, ma place y était garantie. C’était l’époque de Ben Ali, une ère de népotisme et de passe-droits. Ma place fut « attribuée » à un autre, sans la moindre explication. Le directeur de mon collège, furieux, insista auprès de mon père pour qu’il se rende à Tunis afin de contester cette décision auprès du ministère, ou du moins de solliciter un appui haut placé.
Mais une telle démarche exigeait un lourd tribut. Mon père, haut dignitaire d’un village du Sud tunisien en vertu de sa lignée tribale, n’avait encore jamais visité la capitale. Surtout, cela l’obligeait à compromettre sa réputation d’intégrité en s’abaissant au jeu des faveurs et des manigances. Face à mes larmes et à l’insistance de ma mère, il finit par céder. Tiraillé entre l’avenir de son fils et sa dignité blessée, il entreprit le long voyage vers la capitale, enchaînant les trajets en autobus et les haltes de fortune sous une chaleur de plomb de fin d’été.
Arrivé à mi-chemin, vers la ville sainte de Kairouan, il s’accorda un ultime arrêt avant la prière d’el 3asr, celle de l’après-midi. Adossé aux remparts de la mosquée, il s’assoupit. Une silhouette de femme sans visage et vêtue de blanc lui apparut alors, s’approcha et lui souffla mais sans parole : « Rentre chez toi, tu n’as rien à faire ici. » Troublé par la puissance de cette vision et le calme de la voix que mon père attribua à la sainte Saïda Mannoubya, il rebroussa chemin le jour même. Il ne dit rien, ma mère fut révoltée, et moi, profondément démoralisé avec le sentiment amer que mon père m’abandonnait.
Un mois plus tard, contre toute attente, nous reçûmes une lettre de confirmation de mon inscription pour la rentrée scolaire. Nous apprîmes longtemps après, qu’un fonctionnaire du lycée à Tunis où je devais poursuivre mes études, originaire du même village que mon père et qui avait beaucoup de respect pour lui, avait reconnu notre patronyme et décidé de rétablir mes droits, de son propre chef. »
Le patient poursuivit : « Je ne suis ni croyant ni superstitieux, mais je reconnais que des choses nous dépassent, qu’un savoir transcendant au monde existe, et que certaines personnes y ont accès. Mon père est de ceux-là. »
Nous pourrions donner ici une interprétation psychanalytique à ce rêve (7olm) : ne pouvant se résoudre consciemment à refuser d’aider son fils sans culpabiliser, et face à la perspective quasi déshumanisante de transgresser son éthique, le père y perdait, dans les deux cas, son rapport à la loi symbolique qui le constitue, il y laisse son statut moral et sa fonction paternelle. La sainte vêtue de blanc devient l’Autre de la voix intérieure, une hallucination de transfert ou une projection inconsciente délestée de tout sentiment de culpabilité et du conflit psychique qui lui est associé.
Ainsi en obéissant à la sainte et à sa parole, en harmonie avec une éthique culturelle et spirituelle à laquelle appartient le père, il rétablit l’ordre de la loi, celle de la tradition et des ancêtres…
Mais cette explication paraît incomplète tant le récit du patient dépasse par son dénouement même, ce qui paraît être une banale expérience ésothérique.
L’importance majeure que les patients accordent à ces rêves, la manière avec laquelle ils vivent leur charge représentative et corporelle, en fait un événement singulier de la cure. Il s’avère alors nécessaire de leur reconnaître un statut qui est à placer au-delà des traditionnelles formations de l’inconscient, dans la mesure où ils embrassent la totalité du sujet : ses dimensions individuelle, collective et spirituelle (le sacré).
Dès lors, l’analyste n’a d’autre choix que de souscrire à la vérité subjective du rêve, en se gardant bien de le rabattre sur sa dimension interprétative. L’accueillir pleinement comme pure métaphore du sujet.
Je conclurai sur une découverte récente particulièrement intéressante : j’ai appris, par l’intermédiaire d’une patiente originaire du Kef, une ville du nord de la Tunisie, l’existence d’un imam autrefois très respecté. Au lendemain de la révolution de 2011, cet homme reçut en rêve la visite de Saïda Manoubiya. À son réveil, elle devint la première imame trans de Tunisie, s’affirmant femme sous le prénom de Soraya. Vivant à proximité de la mosquée, elle est très respectée par les fidèles, y compris les plus traditionalistes, et de nombreux villageois sollicitent sa guidance (Saliheen) ainsi que sa bénédiction (baraka).
Saïda Manoubiya occupe une place importante dans la subjectivité tunisienne. Son héritage de femme libre ayant transgressé les codes et les tabous de son époque – en côtoyant les hommes et en vivant dans l’espace public – offre aux Tunisiens un puissant vecteur d’identification, leur permettant de se reconnaître « en elle », y compris lorsqu’il s’agit d’effectuer une transition de genre pour devenir femme, s’inscrivant alors comme bent Manoubiya (fille de Manoubiya).
