Avortement, Kattous Nfes (قطوس النفاس) : vulnérabilité psychique et expériences cliniques

Nédra Ben Smail
Conférence à la faculté des sciences humaines du 9 avril
15/10/2025

Comment Françoise Dolto travaillait avec les enfants ?

Je partage avec vous aujourd’hui à partir de ma clinique psychanalytique, les incidences psychiques et leurs articulations inconscientes concernant deux évènements particuliers : l’avortement et قطوس النفاس (que l’on pourrait traduire par dépression Post Partum ou psychose puerpurale).

En ce qui concerne l’avortement, il s’agit d’interroger les effets de sa banalisation politique et sociale, et concernant قطوس النفاس, les dispositifs de protection traditionnels pour parer à la vulnérabilité psychique des parturientes et des risques post-partum –قطوس النفاس

Contexte social et politique concernant le droit à l’avortement instauré en 1973 :

Rappelons d’abord qu’en Tunisie, dès les années soixante, Bourguiba mit en place un vaste dispositif technique, juridique, médiatique et éducatif en faveur d’une politique de planning familial orientée sur la santé sexuelle et la maîtrise de la reproduction.

Le but premier était d’ordre socio-économique, celui de freiner la démographie en imposant une restriction de la natalité à l’échelle nationale.

Au fur et à mesure, de nombreux dispositifs ont été mis en place : ouverture de centres dédiés au planning familial (les ئentres de la Protection maternelle et infantile puis l’Office national du planning familial et de la population), avec accès libre, gratuit et anonyme à l’IVG dès 1973, distribution gratuite de contraceptifs (pilules et stérilets), et même stérilisation des femmes (ligature automatique des trompes après le troisième enfant !).

Ces procédés sont mis en œuvre rapidement, avec autorité et non sans une certaine violence, inscrivant dans « l’inconscient » des Tunisiens, le modèle idéal de la famille à trois enfants, l’avortement comme méthode contraceptive à part entière, et un rapport ambivalent à la grossesse et à la maternité.

La principale répercussion psychoculturelle de cette politique de natalité qui a concerné deux générations de femmes (1965-1990) est la banalisation de l’avortement. La facilité d’accès à l’IVG et la politique volontariste de l’État ont favorisé le refoulement, voire le déni de la violence symbolique et réelle de l’acte et portée sur le corps des femmes. Il n’est pas rare de rencontrer des femmes qui ont grandi pendant les années 1970-1990, et qui ont subi plus de cinq ou six avortements successifs (jusqu’à 12 parfois !), tous réalisés et vécus comme des formalités.

Sans remettre en cause ce qui a été aussi une politique en faveur de la liberté des femmes à disposer de leur corps, il est fréquent qu’une analyse de femmes, révèlent dans l’après-coup la violence et le deuil enclavé d’un avortement ; il est aussi fréquent qu’une analyse d’enfant révèle les effets d’un avortement qui l’a précédé ou qui a suivi sa naissance.

Banalisé par les femmes tunisiennes au niveau conscient, un avortement reste un acte qui s’inscrit, au niveau inconscient, comme un meurtre imaginaire, de l’enfant à naître, mais aussi du désir d’enfant.

Une jeune adolescente angoissée par l’idée de la mort (angoisse de sa propre mort et de celle de sa mère), se souvient, petite, d’une phrase prononcée par sa mère : « Je ne veux pas de cette enfant, allez hop ! je ne veux pas d’un handicapé ». Au sixième mois de grossesse, la mère a dû, pour des raisons médicales, interrompre sa deuxième grossesse.

Cette petite fille que l’on a tenu à l’écart de toute explication, et qui attendait tout comme le reste de la famille l’arrivée de ce petit frère, a pensé qu’une mère pouvait décider avec légèreté et caprice d’enlever ou de garder un enfant. Sa mère a dès lors pris dans son imaginaire une figure terrifiante. Elle a aussi mieux compris pourquoi elle avait en secret une attirance pour les enfants handicapés qu’elle pouvait rencontrer, allant même jusqu’à souhaiter en avoir un quand elle sera adulte. Par ce souhait, elle tentait inconsciemment de redonner naissance à ce petit frère dont le meurtre imaginaire la plongeait, elle, dans une immense culpabilité d’avoir simplement eu le droit de vivre. Il lui fallait supporter le poids écrasant d’une dette de vie, la sienne, et celle du frère qu’il fallait faire ressusciter à travers son désir d’enfant handicapé.

Sa terreur de la mort survient à l’adolescence au moment où son corps acquiert le pouvoir de la maternité, c’est à dire le pouvoir de décider ou non de la vie d’un autre, il la rend en quelque sorte une meurtrière potentielle, c’est cela qui la terrifie.

Une femme de 35 ans qui refusait l’idée d’avoir des enfants a compris, pendant son analyse, l’origine inconsciente de cette décision. Elle se souvient de sa mère, femme rurale née dans les années 60, qui l’envoyait régulièrement à la pharmacie acheter sa pilule en lui disant : Va me chercher mon médicament tueur d’enfant (قتال السغار). Cette femme avait été marquée par la formule énigmatique et inquiétante de sa mère qui semblait s’amuser de prendre un remède qui tuait les enfants.

Une petite fille de 10 ans fait un dessin, celui d’un petit garçon allongé dans une tombe. Elle fait mine de se pencher sur le dessin, et recule violemment. A la question, « qu’est ce qui te fait peur ? », elle répond, contre toute attente « c’est mon propre visage que je vois ». La séance suivante, la maman se souvient avec émotion qu’elle avait perdu, alors qu’elle était enceinte de 4 mois, un bébé garçon juste avant d’avoir sa petite fille. Ce petit garçon était très attendu par toute la famille, un garçon parmi toutes les nièces. Même si cet avortement a précédé la naissance de la petite fille, la mère était encore marquée par la perte de l’enfant dont elle n’avait pas fait le deuil. Un trauma douloureux inconsciemment transmis à sa petite fille.

Il est fréquent que des patients, adultes ou enfants, témoignent en analyse et non sans surprise, de l’effet de l’avortement de leur mère qui a précédé ou suivi leur naissance.

Il est fréquent que des patients, adultes ou enfants, témoignent en analyse avec une apparente désinvolture de l’avortement de leur mère qui a précédé ou suivi leur naissance. Ce n’est qu’après un certain temps que se révèlent à eux, l’intériorisation inconsciente de la violence de la politique d’État en matière d’avortement.

Alors, lorsque un avortement est décidé en toute lucidité par les parents, il mérite d’être expliqué à la fratrie. Ces paroles qui nomment et expliquent un avortement permettent à l’enfant de ne pas interpréter cet acte de façon erronée et à partir de sa propre et seule compréhension infantile du monde. Elles permettent aussi à l’enfant de ne pas s’identifier au « bébé » avorté. Lorsque la parole se saisit du drame, elle borde sa dimension imaginaire, et décharge le sujet d’une responsabilité ou d’une implication qui n’a pas lieu d’être.

L’accouchement et فطوس النفاس : L’accouchement est un moment très attendu mais pavé d’incertitudes et d’angoisses. On ne sait jamais à l’avance comment il va se dérouler, même quand la grossesse s’est bien passée, que la date est plus ou moins connue d’avance, ou qu’une césarienne est programmée.

On craint toujours une mauvaise nouvelle concernant le bébé ou la mère. Les accouchements difficiles, voire fatals pour la mère ou pour l’enfant, sont toujours présents dans l’imaginaire collectif. Le spectre de la maladie ou de la mort rôde toujours.

Une femme qui accouche donne la vie, mais aussi la mort. L’enfant qui naît, est appelé à mourir un jour… C’est un moment empreint d’une certaine gravité, mais aussi une expérience intense, surtout quand il s’agit du premier bébé. En plus de la douleur plus ou moins importante, c’est un moment de débordement pulsionnel conscient et inconscient. Consciemment, la mère ressent de la joie, de l’angoisse, de l’excitation, de la tristesse (le fameux baby blues), et une certaine solitude intérieure.

Au-delà des incidences physiologiques et hormonales de la grossesse et de l’accouchement sur la psychologie de la femme, le baby blues est la manifestation d’un deuil généralement transitoire, lié à un corps altéré par la grossesse, deuil de sa propre jeunesse du fait même de créer une nouvelle génération « après la sienne ».

Sur le plan inconscient un bouleversement et une réorganisation psychique importants se jouent à l’insu de la mère, c’est l’éprouvé de sa propre naissance qui se réactive.

Un accouchement donne tout autant naissance à un bébé qu’à une mère et un père.

Les rôles sont inversés, le bébé d’autrefois est devenu la mère ou le père d’aujourd’hui, mais l’inconscient de l’adulte a gardé en mémoire son propre vécu de bébé et va réagir en référence à ce passé ; cela ne veut pas dire qu’il va le répéter, mais il va se positionner par rapport à ce qu’il sait inconsciemment de ce que ressent le bébé, en s’appuyant sur sa propre expérience inconsciente.

En d’autres termes, c’est parce que l’adulte a été bébé autrefois qu’il peut s’identifier à son bébé, ressentir et anticiper ses besoins ou interpréter ses pleurs.

Un parent a normalement la capacité naturelle de reconnaître et comprendre les besoins du bébé ; cela veut dire qu’il est capable à un niveau préconscient, de se mettre à la place du bébé – le bébé qu’il a été –, de s’identifier à lui et par conséquent d’aller à la rencontre de ses besoins.

L’accouchement est une expérience particulièrement bouleversante, car elle s’accompagne d’un excès pulsionnel qui malmène les limites psychiques d’une femme. Nous savons que la « pulsion », cette force vitale, psychique et biologique qui loge en chacun de nous, pousse l’humain à la vie, à l’érotisme, à l’action, mais aussi à la destruction. L’accouchement convoque cette énergie pulsionnelle avec une telle puissance qu’elle force les barrières du Moi, elle fait effraction,  et tend à fragiliser psychologiquement la mère.

Les bouleversements physiologiques, son nouveau statut, et la responsabilité qui l’accompagne, font vaciller son équilibre. La grossesse puis l’accouchement constituent une expérience intense, physiquement et psychiquement éprouvante qui rend la femme vulnérable. Le corps s’ouvre, de puissantes émotions envahissent l’âme, l’esprit est débordé, un temps de chaos pulsionnel qui confine à une expérience « psychotisante ».

On parle de baby blues en référence à la tristesse qui envahit une mère quelques jours ou semaines après l’accouchement. Le baby blues est dans la plupart des cas temporaire. Il peut cependant se transformer en une véritable dépression, voire dans des cas plus extrêmes, en une décompensation psychologique inquiétante qui plonge la jeune mère dans la confusion mentale, nécessitant un suivi psychiatrique.

En Tunisie, nos coutumes en tiennent compte. Nous avons pour habitude de protéger la femme qui vient d’accoucher. Les proches de la famille, généralement les femmes, l’entourent et l’isolent du tout-venant.

Face à cette expérience « effractante » des limites mentales et du corps, les femmes de la famille protègent la nouvelle maman d’une intrusion imaginaire d’une personne ou âme (النفس) supposée malveillante. Elles l’entourent, le temps que la fermeture psychique et physique s’opère. Elles se chargent d’accueillir les visiteurs, les maintenant à distance de la parturiante, la نافسة.

La نافسة, terme issu de إثبس (qui a la double signification de souffle et de l’être) renvoie à l’être de celle qui vient d’accoucher.

Elle est souffle de vie, celle qui a mis au monde une nouvelle âme. À bout de souffle, en manque de son propre Moi (نفسي), la نافسة est en difficulté de récupérer ses limites, son souffle, ses esprits.

Lorsqu’il arrive malheur à une personne, nous disons qu’une personne envieuse lui a dérobé l’âme, خذاوها بالنفس.

Pour une femme qui vient d’accoucher dans ce temps de vulnérabilité, les mauvais

esprits qui rôdent peuvent s’emparer du corps et de l’esprit de la jeune accouchée. On parle alors de قطوس النفاس.

Dans l’Égypte ancienne, le chat est considéré comme un animal protecteur, il est vénéré et déifié. Au Moyen Âge, avec l’avènement du catholicisme, le chat devient un être maléfique et on assiste à des exterminations massives de chats. Et si une femme avait un chat, elle était soupçonnée de sorcellerie.

Le symbolisme du chat, animal à la fois doux, sensuel et sournois, est très hétérogène, oscillant entre tendances bénéfiques et maléfiques, entre fascination et crainte. Une ambivalence que l’on retrouve dans le rapport que l’homme entretient avec la femme et son sexe.

Le chat représente les maléfices, la sorcellerie, mais aussi la sensualité et la douceur, il est également l’une des représentations de la jouissance féminine. Il convoque la force de l’animalité, de l’instinctuel indomptable, l’image d’un sexe féminin puissant, impérieux, et redouté.

En Tunisie, on attribue au chat sept vies ou sept âmes (سبع ارواح), capable de renaître de ses cendres. قطوس النفاس, « le chat de l’accouchement » ou « le chat de l’âme », serait à entendre comme le retour des forces pulsionnelles primaires (l’inconscient), qui mettent en danger les limites psychologiques de la femme, de son Moi, et mettent à rude épreuve les capacités de penser de la نفاس, qui doit faire face à un moment de débordement physiologique et psychologique. Ainsi, le chat, dans sa version maléfique, s’empare de l’âme de la نافسة, enfièvre l’esprit maternel qui perd sa rationalité, met du désordre dans son corps, s’empare de son esprit, pour finalement l’engager dans la confusion mentale. En médecine psychiatrique, on l’entendrait comme évènement qui entrerait dans le spectre de la psychose puerpérale.

Une patiente me racontait qu’à la naissance de son enfant, elle fit une forte fièvre inexpliquée pendant plusieurs semaines. Les médecins qui au début ont suspecté une infection, puis une

maladie nosocomiale, ont dû se résoudre à écarter ces hypothèses.

Toutes les spécialités médicales ont été consultées, internistes, virologues, infectiologues… Une antibiothérapie massive a été donné ans résultats. Leur intervention s’est finalement limitée à maintenir des médicaments contre la fièvre. Durant cette période, l’enfant avait été confiée à la grand-mère, qui un jour a décidé d’emmener le bébé auprès de sa mère نافسة à la clinique, accompagnée d’une femme réputée s’y connaître en  قطوس النفاس. Les prières visaient à libérer la mère de l’emprise de l’esprit malveillant qui s’était emparée de son âme. Elle a récité des prières, mit en place un rituel de fumigation pour l’enfant et sa mère, et interdit toute visite (en dehors des médecins traitants). Les infirmières avaient accepté de dire يا لطيف (appel à la protection divine) avant de passer le seuil de la porte de la chambre pour éloigner les mauvais esprits.

En séance, la patiente disait n’avoir aucun souvenir de son séjour en clinique (la fièvre avoisinait les 41 °C), hormis l’odeur de l’encens et de la « voix enveloppante de la femme qui priait ». Peu à peu, grâce à cette voix, elle revint petit à petit à elle.

Ce récit est exemplaire de l’efficacité symbolique des rites culturels et des croyances mythologiques. L’accouchement est une traversée qui nécessite un enveloppement symbolique et réel qui permet à la jeune mère de retrouver les limites de son psychisme, et une corporéïté ébranlée par l’accouchement. Ici, c’est par l’effet contenant de la voix et des odeurs (expériences précoces) qui témoignent de la présence d’autrui, de la permanence du monde que la femme revient à elle.

En séance, cette jeune femme interprètera cet épisode de fièvre comme un moyen inconscient d’échapper à l’après accouchement, une perte de conscience nécessaire pour éviter « une menace d’éclatement psychique ». A la lumière de cette expérience qui a failli être dramatique pour elle et l’enfant, l’analyse lui permet de ré-interpréter sa propre histoire infantile. Sa propre mère en accouchant de ma patiente, avait vraisemblablement fait une psychose puerpurale. L’enfant a été placée chez la grand-mère pendant plus de 3 ans, la mère est devenue « spéciale » sans jamais avoir récupéré de ce qu’on peut appeler une psychose puerpurale qui a laissé des traces. Cette construction et lecture nouvelles de sa propre histoire est venue à travers deux moments de la cure :  le 1er, en allant chez une amie qui venait d’accoucher, elle voit la mère de cette amie poser sur ses genoux le bébé qui avait à peine quelques mois. Ma patiente fait une syncope. En séance, elle dit qu’elle a vu une image celle de sa mère qui pose sur ses genoux sa petite fille, comme on pose un objet avec un regard absent, vide, qui ne reconnaît pas l’enfant.

Le deuxième souvenir se situe à la naissance de son 2eme enfant. Au moment de la sortie du bébé (الخلاس), ma patiente détourne le regard. Son gynécologue, a fait preuve d’une grande finesse : il réagit tout de suite en lui demandant de regarder son fils, et de ne pas détourner le regard, regarde, je te le dépose sur ta poitrine. C’est ton fils ».

Ces éléments de la cliniques nous éclairent sur les effets féconds des appareillages symboliques dans des événements tels que la grossesse et l’accouchement et la valeur symbolique de bordage par les rites, la présence, et les mots dans des moments de difficultés psychique de la jeune mère.

Résumé :

A partir de mon expérience clinique psychanalytique, il s’agit d’interroger les effets de la culture sur des moments clés de la vie d’une femme telle que la banalisation sociale de l’avortement, et les dispositifs de protection traditionnels pour parer à la vulnérabilité psychique des parturientes et des risques post-partum –« Kattous nfes ».